L'artisanat comme solution pour endiguer le phénomène de l'émigration clandestine

Par AMADOU MOUSTAPHA SARR le 11/03/2016   Retour à la liste des contributions

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Lorsqu’on parle de l’émigration clandestine nous avons tous a l’esprit, la traversée périlleuse de l’océan atlantique par des groupes de jeunes africains embarqués dans des  pirogues de fortune pour rallier les cotes européennes  dans le but d’échapper aux conditions de vie difficiles dans les pays d’origine.

 

Ce phénomène constitue donc un réel  drame qui engloutit au fond des océans des milliers de vies, ou plutôt de bras valides dont le pays a réellement besoin pour son développement. Le plus surprenant c’est de constater que malgré les pertes de vies enregistrées tous les jours,cela ne semble nullement freiner l’ardeur et la détermination des migrants qui parviennent toujours à contourner les barrages des gardes cotes augmentant ainsi le décompte macabre dont personne n’est aujourd’hui  capable de donner les statistiques exactes .Ce triste phénomène qui n’enrichit que des passeurs et vendeurs de rêves véreux , pose la problématique de la prise en charge de la population jeune  au Sénégal comme partout en Afrique .

 

Les causes de ce phénomène

L’émigration est un phénomène psychologiquement et sociologiquement ancré chez nous car,  voyager signifiant dans la représentation sociale de la majorité des sénégalais, le début d’une « relative ascension sociale » puisque l’émigré est  toujours considéré comme quelqu’un qui est riche. Par ailleurs, les différents stéréotypes collés à l’émigré dans notre pays renforcent l’idée que « l’étranger » est toujours meilleur et  même dans nos comportements de toujours sommes-nous parfois amenés à développer des complexes face à tout ce qui vient de l’étranger .D’ailleurs dans le jargon populaire sénégalais, « original » signifie ni plus ni moins que ce qui est fabriqué à l’étranger par opposition aux produits fabriqués sur place. Ce travestissement mental n’épargne personne et mieux, lorsque nos élites reviennent au pays après plusieurs années en Europe avec des femmes blanches, les esprits simples peuvent penser naturellement que ces dernières ont fait le meilleur choix.

 

Nous voyons donc que les clichés embellissent tout de l’étranger  et bien entendu poussent à croire que l’étranger plus précisément l’Occident (symbolisant la terre du colonisateur)  est un pays de cocagne et l’argent se gagne facilement .Et ces clichés sont accentués par notre propension culturelle à « paraitre » poussant ainsi le sénégalais à toujours vouloir afficher  sa richesse (habits, voiture, maison etc..) aux autres  pour très souvent attirer le regard sur soi. Ce  reflexe narcissique s’exprime d’ailleurs de façon très poussée pendant les événements sociaux (mariage, baptême et même deuil) et les medias nous ont très souvent relaté pour s’en offusquer les scènes de distribution ostentatoire de billets de banque dans les « Xawaré » animés par des chanteurs célèbres.

Vivant dans un contexte de pays pauvre ou en développement , on peut facilement comprendre que la majorité des sénégalais soient effectivement tentés par le désir de voyager dans le but surtout de trouver un endroit ou on peut gagner honnêtement sa vie quelque soit le métier qu’on exerce et ceci sans le risque d’être  « critiquer » par ses propres parents .En effet ,la société sénégalaise reste marquée par la tradition orale justifiant d’ailleurs la position qu’occupe les griots chez nous , et le sénégalais est  en général préoccupé de ce qu’en dira  l’autre , ce qui montre à quel point nos actes restent tributaires du jugement qu’en fera l’entourage social. En d’autres termes le sénégalais mesure toujours son existence en fonction de la sanction de son entourage familial qui dicte même la vie de l’individu. Il ne s’agit point ici de prôner l’individualisme ou faire l’apologie du capitalisme, mais de mettre en relief, dans nos sociétés fortement solidaires, la difficulté pour l’individu d’émerger sans heurter certaines considérations. Cette pesanteur sociale se traduit naturellement par des blocages psychologiques dont les conséquences peuvent être néfastes au développement de notre pays .En effet, n’es-ce pas  ce désir  égoïste de « paraitre » qui pousse parfois l’individu vers des travers (Détournement de deniers publics ,Trafic de drogue ou falsifications de billets …) pourvu qu’il  ait la reconnaissance  de son groupe (social, politique ou religieux). 

 

Le terme « Barca ou Barzaq » qui peut signifier autrement  exister ou périr montre à quel point les jeunes sénégalais sont désespérés les poussant ainsi à s’engager dans ce voyage suicidaire pour la conquête de leur dignité.la responsabilité entière de la société sénégalaise reste engagée  et le rôle de l’Etat est de mettre en place une stratégie pour endiguer ce phénomène.

 

Comme nous le voyons la raison essentielle de ce phénomène est la conquête d’un mieux être qui  passe nécessairement par un emploi rémunérateur et des revenus décents. Le programme économique du Président Macky SALL décliné à travers le PSE  a pour ambition de lutter contre la pauvreté en procurant les conditions de  création d’emplois et de revenus pour les populations surtout jeunes aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. Parmi les secteurs identifiés il y’a l’artisanat qui recèle d’énormes potentialités  et qui pourrait solutionner le  phénomène de l’émigration clandestine en permettant de fixer les jeunes dans les terroirs et en offrant des activités productives et génératrices de revenus pouvant occuper ces derniers pendant toute l’année .

 

L’artisanat est un secteur structuré très pourvoyeur d’emplois, organisé autour des chambres de métiers et pour lequel, les autorités accordent une grande importance compte tenu de ses capacités d’auto-insertion, de création de valeurs ajoutées et de valorisation de technologies endogènes.

 

Le Sénégal vient de franchir avec l’acte III de la Décentralisation une étape importante du processus de responsabilisation des collectivités locales dans la prise en charge du Développement. Il serait heureux que ces dernières puissent aujourd’hui impulser un développement endogène intégral prenant en compte sérieusement tous les secteurs économiques et plus particulièrement l’artisanat.

 

Plus de 400.000 artisans y travaillent couvrant un peu plus de 110 corps de métiers, le secteur contribue pour plus de 12 %  au PIB et comprend prés de 80.000 unités de production artisanales. Ce  chiffre (qui peut même être revu à la hausse compte tenu de la difficulté d’accéder  à des statistiques fiables sur le secteur), date du recensement artisanal de 2004.

 

 L’artisanat  peut, combiné avec le secteur de l’agriculture, garantir au Sénégal une réelle indépendance économique en lui assurant des rentrées de devises par le développement des exportations des produits artisanaux qui peuvent être très compétitifs sur le marché intérieur et extérieur et assurer l’autosuffisance dans la fourniture de biens et services de très bonne qualité à des prix raisonnables .La mise en œuvre de cette stratégie va être articulée autour des axes suivants :

 

·        Créer des Centres de Formation et de Perfectionnement Artisanaux (CFPA) dans chaque Région ou département ou les jeunes pourront sur place être formés dans les différents métiers porteurs de l’artisanat.

 

·        Mettre en place un Fonds artisanal pour l’insertion la création le développement et l’innovation qui pourrait être alimenté par l’Etat, les collectivités locales et les partenaires au développement. Dans le cadre de la RSE, les industries implantées dans certaines zones peuvent naturellement mettre en place des contributions  spécifiques qui renforceront le fonds ;

 

·        Développer le Marché intérieur (mobiliers de l’administration (Etat et Collectivités locales) et matériels agricoles par la concrétisation de la commande publique décidée par le Président de la république ;

 

·        Restructurer les chambres de métiers(CM) en les rendant plus opérationnelles et moins bureaucratiques ;

 

·        Créer les antennes départementales des CMAncre pour épouser l’esprit de la décentralisation ;

 

·        Développer une politique d’encadrement plus orientée vers les unités de production artisanales (UPPA) qui pourraient accroitre leur compétitivité (en créant des bureaux appui conseils (APC)  dans les CM) ;

 

·        Développer la conquête de marchés extérieurs (notre politique dans ce domaine pourrait être plus agressive en profitant par exemple des opportunités offertes dans le cadre  de l’AGOA) ; Rien que sur le marché américain, le Sénégal à l’image du Ghana peut garantir à ses artisans talentueux des parts de marché dans le domaine du textile et de la confection) ;

 

·        Développer le programme de création de zones artisanales dans tous les départements (il serait intéressant à ce sujet de rendre plus attractifs les Villages artisanaux qui sont dans la plupart des régions peu fréquentés et ainsi peu rentables) ;

 

·        Développer des programmes de formation continue adaptés aux artisans pour leur mise à niveau ;

 

·        Renforcer les capacités opérationnelles des structures d’encadrement surtout en moyens financiers et en ressources humaines ;

 

·        Développer un système de formation par alternance en le généralisant sur toute l’étendue du territoire en s’appuyant sur le réseau de CFPA et D’UPPA créé a cet effet ;

 

·        Formaliser des contrats d’apprentissage et d’insertion avec les industries existantes et si besoin avec les UPPA ayant un potentiel certain ;

 

·        Rendre plus efficace et efficient le travail des structures d’encadrement qui sont plus bureaucratiques qu’opérationnelles ;

 

·        Favoriser et encourager la structuration par filière des organisations professionnelles d’artisans ;

 

·        Renforcer l’offre de formations dans les domaines spécifiques de la gestion, du leadership et du marketing ;

 

·        Développer un réseau de centrales d’achat et d’approvisionnement de matières premières ;

 

Le Fonds qui pourrait être exploité par les collectivités décentralisées  peut aider a la création de 100 UPPA/an, ce qui est dans les domaines du possible et  équivaudrait à la création de 4500 UPPA/an avec un effectif de 05 emplois crées par unité , soit 22500 emplois crées annuellement et ceci dans le cadre d’une hypothèse basse ne tenant pas compte d’une situation de conjoncture favorable et des avantages comparatifs des différents départements.

 

Le développement de la formation par  alternance va améliorer la rentabilité du système productif qui s’appuiera sur le réseau de structures de formation existant ce qui va garantir une meilleure insertion des sortants. Il s’y ajoute que les apprentis n’ayant pas de pré-requis théoriques pourront si besoin bénéficier de modules de formation adaptés.

 

La création des zones artisanales dans les plans d’urbanisme au delà des aspects fiscaux (la réforme de la fiscalité locale gagne ainsi tout son sens), garantira un meilleur encadrement  aux UPPA y localisées et procurera des avantages en termes d’économies d’échelles et rendra plus compétitives les entreprises. Les collectivités locales pourraient par exemple tirer des avantages relatifs dans l’implantation de ces zones de production en termes d’emplois, de protection de l’environnement et de développement de nouvelles vocations semi-industrielles.

 

La valorisation de nos potentialités locales sera non seulement un facteur de développement durable mais aussi de confiance en soi et en nos capacités de relever les défis du développement et l’artisanat est aujourd’hui en mesure de nous procurer ces satisfactions.

 

L’Afro-pessimisme est simplement une vue de l’esprit de penseurs mal pensant car aujourd’hui tout porte à croire que l’aube de l’Afrique semble se pointer, il suffit pour autant de s’en convaincre parce que nous disposons de toutes les dotations naturelles imaginables pour engranger des avancées significatives dans ce monde globalisé ou nous ne sommes pas si mal loti.

 

Le problème de l’émigration pourrait nous renvoyer à l’image du pauvre jeune homme tellement affamé qu’il grimpa sur un manguier pour arracher ses fruits qu’il ne vit pas les mangues jonchées par terre qui n’ont même pas besoin d’être cueillies.

 

Les jeunes doivent avoir plus de confiance en eux et se convaincre de l’idée que personne ne viendra développer  le Sénégal à leur place ; le modèle japonais montre à quel point il est possible de relever les défis du développement en s’appuyant exclusivement sur la ressource humaine.

 

AMADOU MOUSTAPHA SARR

MEDIATEUR PEDAGOGIQUE

DIRECTEUR DU CPAR DE TIVAOUANE

amadoumoustaphasarr@yahoo.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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